jeudi 5 décembre 2013

Heterographic History

Nous croyions être les seuls ou presque à réfléchir sur les possibilités d'écritures visuelles de l'histoire. Le jeune chercheur brésilien Genaro Vilanova Miranda de Oliveira1 (Université d'Auckland, Nouvelle-Zélande) semble fournir un contre-exemple : à partir de ses travaux sur l'histoire moderne du Brésil (XVIe-XIXe), il propose une « historiomédiographie » (historiomidiografia), une hétérographie en histoire, c'est-à-dire une manière différente (du grec hetero) d'écrire (graphie) l'histoire – expression sans doute calquée sur le concept foucaldien d'hétérotopie2. Ce projet historiomédiographique se déploie dans deux directions : 
  • il s'enracine d'abord dans les préoccupations pédagogiques de l'auteur : comment intéresser à l'histoire du Brésil des élèves rebutés par les formes verbales et logocentriques prédominantes dans l'enseignement de l'histoire ? Ne peut-on utiliser les outils multimédia et les médias de communication actuels pour les capter et captiver ? Le pédagogue – et l'historien - ne devraient-ils pas aller au devant de ces mutations technologiques, se réformer et se (re)former pour acquérir des compétences multimédia et développer une digital literacy, plutôt que de dresser le papier contre les médias de masse accusés de pervertir la jeunesse, et s'enfermer dans la nostalgie d'un âge d'or supposé, où les élèves lisaient encore des livres ?
  • il s'est étendu ensuite à domaine de recherche, à travers le projet d'écrire une histoire multimédia du Brésil : une histoire brésilienne écrite par et avec les images et les sons. Le web lui apparaît comme un media (et non un simple support de communication et de diffusion) particulièrement adapté pour écrire l'histoire du point de vue des colonisés, des vaincus, des oubliés, ces anonymes maintenus dans l'ombre ou dans les silences de l'Histoire. Le web est envisagé comme un outil spécifiquement approprié pour réécrire l'histoire de la colonisation du Brésil : seul moyen de dépasser ce cadre théorique ethnocentrique qu'entretiennent malgré eux, par la seule logique verbale, les discours des plus sincères post-colonial scholars3. A ses yeux, une authentique histoire post coloniale ne pourra advenir qu'au moyen d'une histoire « post-textuelle » (post-textual history).
Passés les effets d'annonces, quelle est la valeur ajoutée réelle de cette historiomédiographie ? Quelles réalisations concrètes peuvent en naître et que pouvons-nous en tirer4 ?
La suite de l'article lui-même apporte peu (je l'ai lu pour vous, inutile d'y retourner...) : après une longue introduction tissée de promesses, de spéculations générales et généreuses sur la digital history et le devenir de l'historien programmeur, on résigne à l'idée que l'historiomédiographie tant promise n'est qu'une stratégie de séduction qui confine au populisme - mettre l'histoire à la portée du commun des mortels en agitant quelques hochets digitaux (bruitages, animations d'images...). Lorsqu'on en vient finalement aux faits, les captures d'écran restent de pures illustrations non explicitées dans le corps de l'article. On devine vaguement que l'auteur a voulu utiliser un langage visuel pour faire parler ces « muets » de l'histoire brésilienne, ou pour retourner contre lui les armes du colonisateur : utiliser son propre langage pictural pour déconstruire de l'intérieur les représentations du colonisateur. L'annotation d'image et le zoom permettant de naviguer de l'ensemble au détail, semblent faire office de « citation (quotation) visuelle », et remplacer le procédé de la citation dans le discours verbal « classique ». A la fin de l'article, on reste finalement sur notre faim... Deux limites sont à signaler en particulier :
Mais sans doute faut-il se montrer indulgents à l'égard de ce qui n'est encore qu'un « work in progress » et en tenant compte des contraintes du format de l'article papier, qui n'offre pas d'espace propice à la démonstration multimédia. Le site de l'auteur nous convaincra peut-être davantage... 
Page d'accueil du site "Genaro.me" - "O Seculo XVI Que O XIX Criou". Le menu est déployé en éventail.


Que reste-t-il de ces belles promesses historiomédiographiques sur genaro.me ? En nous rendant sur le site, nous allons de déception en déception : le visiteur doit se contenter de quelques gadgets digitaux ou d'animations d'images gratuites , qui servent d'emballages au format « préhistorique » et figé qu'est le PDF - essentiellement la thèse de l'auteur et ses réflexions éparses autour des pratiques alternatives d'écriture et d'enseignement de l'histoire du Brésil). On a finalement très peu de contenu, aucun accès aux sources primaires, aucune métadonnée, aucune réalisation ou tentative « d'hétérographie » historique, à partir et avec des images et des matériaux multimédias. On n'a pas affaire ici à une plateforme de recherche, et les réalisations pédagogiques elles-mêmes sont relativement limitées. Les pistes ouvertes semblaient prometteuses : dommage qu'elles ne soient pas explorées jusqu'au bout...

L’annotation d’image et le zoom permettant de naviguer de l’ensemble au détail, semblent faire office de « citation (quotation) visuelle »

1 Genaro Vilanova Miranda de Oliveira, "Heterographies in Historiography. The Web and Perspectives on Historical Writing" in Frédéric Clavert, Serge Noiret (dir), L'histoire contemporaine à l'ère numérique, 2013.

2 Michel Foucault, Dits et écrits (1984), T IV, « Des espaces autres », n° 360, pp. 752 - 762, Gallimard, Nrf, Paris, 1994.

3 J'ai souligné récemment cette « survivance malgré tout » de l'ethnocentrisme, par la seule force du langage verbal, à partir de mes lectures de Jack Goody. Même les travaux récents sur la Chine perpétuent les dichotomies du type « Chine traditionnelle »// « Occident moderne », malgré l'introduction de nouveaux concepts comme ceux de circulations, métissages ou hybridations, dans le cadre des post-colonial studies et cultural studies, de la global history ou de l'histoire « connectée ».

4 Les emprunts et les exports vers nos propres expérimentations visuelles me semblent facilités par le parallélisme entre nos objets d'étude : entre l'histoire coloniale du Brésil et la situation semi-coloniale de la Chine, notamment dans les concessions de Shanghai et Tianjin à l'époque moderne.

mardi 3 décembre 2013

Walking Tall: Graphic Novels Are Heroes in the Bookstore

Walking Tall: Graphic Novels Are Heroes in the Bookstore

Petit article sur le phénomène des Graphics novels, un peu périphérique au regard de notre réflexion, mais c'est un genre narratif qui nous intéresse aussi, certains plus que d'autres, dans la perspective d'articuler visuels et arguments.

vendredi 8 novembre 2013

Maciunas’ “Atlas of Russian History”

Cécile m'a suggéré cette lecture que j'ai trouvé très profitable: 

Astrit Schmidt-Burkhardt Maciunas’ “Atlas of Russian History”

“Outside of a linear historicality”
Laurence Weiner

Maciunas était depuis un moment sur mon radar, mais je n'avais encore jamais pu voir véritablement de travaux concrets. L'article est un peu long et parfois descriptif, mais il rend bien compte de la démarche de Maciumas dans son exploration de l'espace-temps, tant au niveau cartographique que des graphiques pour lesquels il est particulièrement connu. De manière assez frustrante, le billet ne livre aucune image, bien qu'il semble avoir été numérisé. On en trouve quelques exemples égarés dans des pages annexes du site. La réflexion de Maciunas croise notre propos sur la manière de représenter un récit -- Maciunas traduit l'histoire en graphiques qui incluent des images -- et de positionner les "faits historiques" sur une ligne d'espace-temps.

mercredi 6 novembre 2013

Designing History (suite)

B42-Transmettre-Histoire_scaled 

Voici un petit compte rendu de l'ouvrage dirigé par Gilles Rouffineau, Transmettre l'histoire/Passing on History (2014), à paraître aux éditions B42, et que j'ai déjà mentionné dans un précédent billet. Cet ouvrage est issu d'une journée d'étude qui s'est tenue à l'Ecole régionale des beaux-arts de Valence en 2011 autour des modes de transmission graphique, visuelle et scénographique de l'histoire. J'ai tenté de chausser mes lunettes « d'historienne visuelle » pour en filtrer les éléments les plus déterminants pour notre atelier : que peuvent nous apporter le design et les designers à notre projet « d'histoire(s) visuelle(s) » ?
 Revenons d'abord avec Sean Takats (CHNM) sur la définition et l'étymologie même du mot design (ça ne consiste pas à « fabriquer des chaises » plus ou moins biscornues...) : au sens fort du verbe anglais, le design est une «activité de conception, réflexive et critique, qui suppose « un délai et une mûre réflexion entre la conception d'une action, l'élaboration des moyens nécessaires à sa réalisatio et l'évaluation » (Potter 2011). Nous sommes en plein dedans : encore à la phase de maturation de la réflexion me semble-t-il, même si certain(s)s sont déjà en train de tester et évaluer certains outils (Scalar...). Donc le design ne se réduit pas au choix d'un template ou d'un thème : ce n'est pas une pure question d'esthétique, les implications épistémologiques sont fortes, et le processus prend du temps...
J'ai pu dégager quelques pistes méthodologiques ouvertes par des études de cas concrets de plateformes ou d'outils conçus par des designers, que je répartis par souci de clarté en trois cercles concentriques (cf. tableau pour les détails – mon amour des tableaux est un mal incurable...), en progressant par élargissements :
  1. Outils d'historiens ou tournés orientés vers l'histoire/mémoire (1er cercle) : ETA Datascape, Omeka
  2. Outils muséographiques ou patrimoniaux (2eme cercle) : Musée Nicéphore Niepce (histoire de/par la photographie), Exposition Repères (Cité de l'immigration), Exposition Pariétale (grottes de Margas), « Le Vase qui parle » (Université de Lille – ajout perso - trouvé à Marseille)
  3. Outils d'archéologues ou inspirés de la démarche archéologique (3eme cercle) : Le Sombre abîme du temps : mémoire et archéologie (Olivier 2008) ; le Big Chart de Macunias (1973)
Ces trois territoires sont parcourus par plusieurs questions transversales - et que nous nous posons aussi :
  • Construire une base de données : l'archive seule ne fait pas l'histoire ; problèmes de classements, mises en relations et principes de recherche / consultation / navigation dans la base.
  • Quelles relations entre images-sources et mots (métadonnées et méta-discours de l'historien) ? Mots écrits ou mots dits – entendus (effets sonores) ? Jusqu'où peut aller l'historien dans la réduction ou condensation des textes, voire dans l'absence de texte (silence de l'historien pour laisser « parler » ses sources : une illusion) ?
  • Mémoire(s) et matérialité des images-sources. Avec leur concept d'objet-mémoire les designers invite à prendre en compte nos images (et nos sources de manière générale) pour elles-mêmes, à tenir compte de spécificités, de leur « matérialité ». Être attentif au temps des sources, tenter de restituer leur temporalité(s) propre(s) et souvent complexes, plutôt que de les couler dans le moule d'un temps conventionnel, homogène, lisse et uniforme. Être conscient que les images-sources sont produites, diffusées, « reçues » dans des contextes différents, ce qui introduit parfois des décalages temporels ou interprétatifs. Essayons de rendre cette matérialité et cette temporalité spécifique des images dans nos récits visuels. Comment articuler ce temps des sources avec le temps de l'analyse – du récit historique, souvent linéaire et chronologique, peu apte à accueillir la complexité et la discordance ? Deux dimensions : (1) temps des sources (2) temps de la source (qui peut superposer ou enchevêtrer plusieurs couches temporelles, différents contextes et ordres de réalité).
  • (Po)Et(h)ique du fragment. Image-fragment (un élément de la totalité qu'est la « base de données ») et fragment d'image (possibilité d'isoler des détails, de revenir au contexte global, de jouer sur les échelles). Problèmes des lacunes de la documentation aussi (métadonnées partielles ou incertaines).
  • Public(s) : définir et connaître son public(s). Quel est notre public ? Une question à se poser, qui a des implications sur l'outil, le support (site/plateforme en ligne, application mobile?), sur le format et les contenus de nos productions. Simplement nos pairs (rester dans l'entre-soi) ou au-delà du monde acadmique ? Dans quelle mesure participe-t-il au processus de production du savoir historique (depuis le simple lecteur « passif » fournisseurs de sources, en passant par l'interprétation, l'intervention dans l'écriture de même de l'histoire, ou l'évaluation en aval) ?

lundi 21 octobre 2013

Premières impressions sur Scalar

N'ayant pu résister à la présentation alléchante qui nous a été faite ce matin, j'ai tenté une première approche avec le fameux Scalar.
Tout d'abord, il est très facile de s'inscrire et de créer un ouvrage. C'est un système qui ressemble beaucoup à celui des blogs du type hypotheses.org en plus sophistiqué mais on retrouve le même principe du dashboard (gestion des propriétés du livre, des utilisateurs, des pages, médias, annotations...), la page d'accueil avec l'édition du livre qui ressemble à l'édition de billets sur un blog mais là encore avec plus de fonctionnalités et de connexions possibles entre les pages, notamment avec les "paths" qui permettent d'articuler les pages, les médias et les annotations avec la possibilité de connecter les "paths" qui renvoient à un même contenu.
Autre petit détail, les pages éditées et les médias gérés ont un historique qui est conservé et qui permet de revenir à des versions précédentes.
Le guide est très riche et bien expliqué. Après c'est à chacun de piocher un peu dans ce qui l'intéresse par rapport à son utilisation du média et la flexibilité qu'il ou elle attend.

Omeka: tips from Myriam Posner

Pour celles et ceux qui explorent Omeka, une brève intro sur le Blog de Myriam Posner (source: Liuying)

The Nicest Kids in Town

 The nicest kids in town  est un exemple d'utilisation de Scalar pour un récit fondé avant tout sur le texte. Ici, pour mémoire, les notes de bas de page sont gérées manuellement. Ce n'est pas central, mais c'est une donnée à prendre en compte. Les sources visuelles viennent ici en appui au texte.